Dominick Blanchette a écrit : Si ce n'est pas trop indiscret Louis, as-tu des enfants?
Je n’ai pas d’enfants… du moins pas encore.
Dominick Blanchette a écrit : Il est possible de gagner présentement sa vie en ne jouant qu'aux échecs que si on atteint un très haut niveau de jeu (être parmi les 25 meilleurs au monde)
En visitant le site de la FIDE, je constate que la cote du 25e joueur au monde est 2692. N’est-ce pas placer la barre un peu haute pour pouvoir gagner sa vie rien qu’en jouant aux échecs?
Kevin Spraggett a en ce moment 2580. Depuis 20 ans sa cote oscille entre 2500 et 2600. Igor Ivanov avait autour de 2520. Les deux ont pourtant exercé la profession de joueurs d’échecs à temps plein, l’un en Europe, l’autre aux Etats-Unis.
La cote de 2500 correspond ni plus ni moins au titre de grand maître international (GMI). Une petite recherche sur le site de la FIDE permet d’apprendre qu’il y a en ce moment 1258 GMI, dont 440 seulement à moins de 2500. D’après moi, tous les joueurs cotés à plus de 2500 ont la capacité de gagner leur vie rien qu’en jouant aux échecs, du moins pour ceux qui le désirent. Il y a 169 joueurs cotés à plus de 2600, et 835 joueurs entre 2500 et 2600. Ce qui donne plus de 1000 joueurs susceptibles de gagner leur vie rien qu’en jouant aux échecs, plutôt que les 25 que tu mentionnes.
A noter aussi que plusieurs joueurs cotés à moins de 2500 ont aussi réussi à se bâtir une carrière intéressante. Qu’on pense par exemple à Mark Dvoretsky, considéré comme le meilleur entraîneur au monde, mais « seulement » maître international lui-même; Jeremy Silman, maître international coté à « seulement » 2383, mais auteur prolifique (déjà plus de 35 livres d’échecs). D’accord, c’est vrai qu’ils ne font pas que jouer aux échecs, mais c’est quand même parce qu’ils ont entrepris une carrière de joueur d’échecs que de telles opportunités se sont présentées à eux.
Dominick Blanchette a écrit : Au Québec, quelqu'un ne peut tout simplement pas bien vivre qu'en jouant seulement aux échecs.
Pour ce qui est du Québec, bien sûr qu’il est n’est pas possible d’y gagner sa vie rien qu’en jouant aux échecs. Mais cette remarque vaut pour à peu près tous les métiers non conventionnels. Par exemple, si je veux faire carrière comme chef d’orchestre ou premier violon dans un orchestre mondialement réputé, il est plus que probable que je doive accepter de travailler ailleurs qu’au Québec, là où un poste va s’ouvrir. Même chose si je veux jouer au hockey dans la Ligue nationale (ce qui semble le but de bien des parents pour leur enfant), car il n’y a qu’une équipe québécoise sur 30. Ce ne sont là que deux exemples parmi une infinité. Mais évidemment, pour quelqu’un qui tient à tout prix à demeurer au Québec toute sa vie, jouer aux échecs ne représente sûrement pas le meilleur choix de carrière!
Dominick Blanchette a écrit : Les parents me posent la question suivante: tu as toi même un enfant qui est actif aux échecs... et tu es aussi impliqué dans le milieu. Est-ce que tu pousses ton enfant à poursuivre son développement afin qu'il poursuivre une carrière dans les échecs? Que répondrais-tu à ces parents Louis, si tu étais à ma place?
D’abord, je ne crois pas qu’il soit bon de « pousser » un enfant dans une direction précise. C’est à lui de décider ce qu’il veut faire plus tard, et non à moi de le lui imposer. Cela dit, s’il adore les échecs et a vraiment envie de devenir bon, et si en plus j’ai l’impression qu’il a vraiment du potentiel, alors pourquoi devrais-je tenter de l’en dissuader? Après tout, il y a tellement peu d’enfants qui peuvent aspirer à devenir champions dans quelque discipline que ce soit. Je crois ici que l’idée n’est pas de « pousser » mon enfant à jouer aux échecs à tout prix, mais bien de l’encourager dans sa démarche si c’est vraiment ce qu’il désire.
Cela dit, à partir de quel âge peut-on sérieusement envisager de faire carrière aux échecs? En fouillant dans les anciennes revues, j’ai reconstitué le parcours de nos deux derniers grands maîtres lorsqu’ils étaient enfants (à noter que j’ai regardé les cotes d’année en année à la même période, et non de deux mois en deux mois).
D’abord Alexandre Lesiège. Il commence à 10 ans à jouer dans les tournois FQE (il a sûrement joué dans les tournois scolaires avant), et sa première cote permanente est 1376. Un an plus tard, il est déjà rendu à 1892. Deux ans plus tard, nouveau bond à 2157. Il devient maître à 13 ans (2264), puis atteint 2373 à 14 ans, 2397 à 15 ans et 2471 à 16 ans.
Pascal Charbonneau a aussi commencé à 10 ans dans les tournois FQE, avec une première cote permanente de 1406. Lui aussi a fait un grand bond à 11 ans (1868), puis suivent 2006 à 12 ans, 2104 à 13 ans, 2164 à 14 ans, 2308 à 15 ans, et 2347 à 16 ans.
Je me souviens d’une entrevue d’Alexandre Lesiège à 13 ans, lors d’une petite cérémonie pour célébrer son accession à la maîtrise. Une journaliste lui avait demandé ce que ça signifiait pour lui le titre de maître. A-t-il répondu que ce n’était pour lui qu’une étape dans son cheminement vers le titre de grand maître et une carrière comme joueur d’échecs professionnel? Pas le moins du monde. Il a juste répondu qu’il était bien content, parce que maintenant il allait pouvoir jouer gratuitement dans les tournois.
Tout ça pour dire que même à 13 ans, avec le titre de maître en poche, Alexandre voyait encore les échecs plus comme un jeu que comme une future carrière. Alors disons qu’un parent me présente son enfant de 7 ou 8 ans qui fait peur à tous ses copains avec sa grosse cote de 1200, et me demande s’il devrait le « pousser » à poursuivre son développement afin qu'il poursuivre une carrière dans les échecs? Eh bien, je répondrais qu’il est évidemment bien trop tôt pour penser en fonction d’une carrière, mais que si l’enfant a vraiment envie de devenir bon aux échecs, il n’y a rien de mal à l’aider à poursuivre son développement en lui faisant suivre des cours d’un fort joueur. Entre 10 et 16 ans, il pourra toujours comparer son cheminement avec ceux de Lesiège et Charbonneau, et éventuellement décider si une carrière de grand maître aux échecs est réaliste pour lui.
J’espère avoir répondu convenablement à tes questions.